L’anti-gaspi, une idée business à conserver

Le gaspillage alimentaire a fait parler de lui. Désormais, les yeux sont braqués sur le textile, la cosmétique ou les produits électroménagers : les invendus jetés ou brûlés, c’est fini. Cap sur de nouvelles solutions, génératrices de retombées positives pour les entreprises.

En janvier 2019, l’émission Capital de M6 fait sensation avec une vidéo indiscrète des coulisses d’Amazon. Téléviseurs, machines à café, jouets, couches… Des milliers de produits neufs non vendus sont jetés à la benne. La prochaine étape ? L’incinérateur. Les téléspectateurs, et par conséquent les consommateurs, sont médusés. Cette folie destructrice est de trop et incite les Français à s’élever contre le gaspillage non-alimentaire. Ce dernier concerne aussi bien le textile que les cosmétiques, les produits hifi ou électroménagers…

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Ce sont justement tous ces articles qui sont au coeur du projet de  » loi anti-gaspillage pour une économie circulaire « , adopté par le Sénat, le 25 septembre. Le texte crée une obligation de réemploi, de réutilisation ou de recyclage des invendus de produits non alimentaires neufs, par les producteurs, importateurs et distributeurs, y compris pour la vente à distance. Jusqu’à présent, les lois Garot et Egalim encadraient strictement les invendus alimentaires, mais rien n’était prévu pour les invendus non-alimentaires.  » Le don alimentaire, porté par les Restos du Coeur et Coluche depuis les années 80, bénéficie d’une véritable notoriété. Le don non-alimentaire est lui beaucoup plus méconnu du grand public, mais aussi des entreprises, et notamment des TPE-PME « , commente Eléa Canipelle, directrice générale de l’Agence du Don en Nature.

Son association veille depuis 2009 à accompagner les entreprises dans leur démarche de dons non-alimentaires, qu’elle redistribue aux plus démunis via un réseau de 800 associations. À ce jour, elle compte 130 entreprises partenaires, dont de grands groupes comme L’Oréal ou des marques nationales comme Petit Bateau. Et, effet de mode ou pas, le don augmente.  » Cette année, nous prévoyons de redistribuer 36 millions d’euros de valeur marchande, contre 31 l’année dernière « , assure Eléa Canipelle.

Le don est en croissance, et il est d’ailleurs l’un des dispositifs prônés par le texte de loi pour en finir avec la destruction des invendus. Pour Eléa Canipellle, si les entreprises choisissent de redistribuer leurs produits, c’est avant tout  » par responsabilité sociale et sociétale.  » Un plus pour l’image de l’entreprise qui ne doit pas se voir perdante dans le don. Ce système doit aussi lui être profitable. L’Agence du Don en Nature insiste sur l’impact positif d’une telle démarche en matière de RSE notamment. Elle vient d’ailleurs d’inaugurer un entrepôt-école à Dourges (Pas-de-Calais). Les entreprises pourront la visiter, même y convier leurs salariés pour des séances de formation et de sensibilisation écoresponsables.

D’autres entreprises surfent sur l’élan anti-gaspi pour voir fleurir leur business. C’est le cas de Benoît Varin, co-fondateur de Recommerce, entreprise spécialiste du reconditionnement de téléphones portables.  » Les Français sont prêts à moins consommer pour préserver les ressources de la planète, assure-t-il. La reconsommation est donc une manière de repenser la consommation et de participer à construire une vraie économie circulaire.  » La société lance ainsi le site recommerce.com en 2017 et décide en 2018 de faire de Recommerce une marque grand public à l’ambition européenne. Installée en Suisse depuis 2014, l’entreprise est en cours de déploiement à l’échelle européenne avec deux nouveaux pays avant la fin de l’année.  » D’ici 2022, Recommerce projette de couvrir l’ensemble des pays européens en continuant notamment à renforcer des partenariats avec des opérateurs téléphoniques et distributeurs européens « , ajoute Benoît Varin. Sachant que plus de 1,5 milliard de smartphones ont été achetés en 2017 dans le monde (d’après l’institut Gartner), c’est une belle opportunité de croissance offerte à l’entreprise.

Intégrer un produit de grande consommation dans un cercle vertueux, c’est aussi le pari lancé par Olivier Remoissonnet. Lorsqu’il rachète la PME industrielle La Brosserie Française et sa marque de brosses à dents Bioseptyl en 2013, il s’oriente vers un nouvel axe stratégique : le durable, le local, le made in France, bref l’écoresponsabilité. Lors de la reprise, le chiffre d’affaires peine à atteindre 4 millions d’euros. Désormais, il se monte à 6 millions d’euros.  » L’entreprise renoue avec la rentabilité « , assure le dirigeant, qui souligne également le désastre écologique que représentent les brosses à dents utilisées dans le monde.  » Chaque année, les Français consomment 200 millions de brosses à dents et le taux de reconversion est très faible. C’est pourquoi, il fallait proposer une alternative « , poursuit-il. Laquelle ? Des brosses à dents en bambou ou en plastique recyclé, proposées sur abonnement. Et quand elles finissent le poil en bataille, leur utilisateur peut les renvoyer par la poste dans une enveloppe dédiée et fournie par Bioseptyl.

Du faste au slow

En une année, la PME a ainsi récupéré 200 kg de brosses à dents. Elle vend aussi ses produits en magasins bio, forte d’un réseau de 700 partenaires. Là aussi, pas de gâchis : un système de collecte a été mis en place dans chaque magasin pour récupérer les vieilles brosses à dents. Et que deviennent-elles ? Toutes sont ensuite bien évidemment recyclées. Pour l’entreprise, c’est un vrai plus et Olivier Remoissonnet se dit fier de  » montrer une autre image de l’industriel.  » Il poursuit :  » le modèle économique que l’on connaissait a fait son temps. Les consommateurs attendent autre chose.  » Un changement de paradigme que confirme Eloïse Moigno. À la tête de la plateforme d’informations SloWeAre, elle surveille de près la mode éthique et écoresponsable. Un phénomène loin d’être nouveau selon elle.  » Certaines marques, âgées de 20 ou 30 ans, ont toujours eu cette démarche écoresponsable, mais elles ne se mettaient pas en avant. Il y a aussi une erreur de compréhension qui veut qu’on assimile la mode écoresponsable à l’équitable. Or, ce n’est pas que ça, c’est aussi de la transparence par exemple. Aujourd’hui, le consommateur est en quête de sens : la fast fashion est donc un modèle économique amené à se réinventer « , déclare-t-elle. En parallèle, de jeunes marques se lancent avec en ligne de mire le local et le zéro déchet. Elles font des stocks d’invendus leur fonds de commerce. C’est le cas par exemple de Second Sew qui revalorise des coupons de tissus (vêtements, draps, nappes…). Elle les transforme en vêtements et accessoires pour bébés.  » Pour gagner en poids, ce genre de marques doivent apprendre à communiquer, ajoute Eloïse Moigno. Le consommateur doit connaître ces alternatives qui existent pour mieux consommer.  » En attendant, le nouveau cadre législatif risque de pousser les compagnies les plus installées à modifier leurs pratiques. Sa médiatisation pourra certainement éveiller davantage les consciences des consommateurs encore peu convaincus. Et dans ce contexte, peuvent naître de nouveaux projets d’entreprise. Le déchet devient source de créativité.

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